Notre chat domestique – un petit félin à la conquête du monde sauvage

Article d’après une interview de Gregory Breton – Directeur de Panthera France

 

Le chat domestique a peu à peu conquis le monde, que ce soit sur nos écrans ou dans la nature. On estime sa population entre 0.5 à 1 milliard d’individus, dont seulement la moitié réside dans nos foyers. Comment ce petit félin y est-il parvenu ? Quelles conséquences pour les autres félins à travers le monde ?

 

Le chat domestique, un partenaire de l’exploration des nouveaux mondes

La naissance de la famille des félins remonte à près de 12 milliards d’années en Asie. Ils ont depuis lors colonisés naturellement quatre continents. Au sein de cette famille, le chat domestique domine toutes les espèces confondues de félins sauvages. Sa conquête a été grandement avantagée par l’être humain, quant à l’époque de ses grandes découvertes, il l’emmenait pour tuer les rats qui mangeaient le grain dans ses cales et étaient porteurs de maladies. Les compagnies d’assurances du XVI siècles en faisant même une condition non-négociable pour assurer les navires qui prenaient au large. Grâce à ce moyen de transport et cette relation avec l’homme, les chats domestiques ont colonisé tous les continents, y compris ceux non colonisés par leurs cousins sauvages, ainsi que de très nombreuses îles.

Aujourd’hui, avec une estimation haute d’1 milliard d’individus, dont la moitié est retournée vivre à l’état sauvage et ne sont plus dépendants de l’homme (on les appelle chat harets), les chats domestiques seuls sont au minimum 100 fois plus nombreux que toutes les autres espèces sauvages de félins (37 à 39 suivant les spécialistes). A ce jour, on dénombre en effet approximativement :

  • 3 800 tigres,
  • 20 000 lions,
  • 7 000 guépards,
  • 6 à 8 000 panthères des neiges
  • et des effectifs très faibles, moins de 5 000 individus, pour des petites espèces sauvages méconnues telles que le chat à tête plate, le chat bai de Bornéo, le chat pêcheur, le chat des Andes à l’état sauvage.

 

Le chat sauvage en voie de disparition en Europe

Amoureux des chats ou juste admirateurs de leur grâce féline, nous pouvons facilement imaginer une grande famille de félins où les chats domestiques seraient les cousins des tigres – comme une version miniature de ces derniers. Mais comme toujours les choses ne sont pas si simples. A l’heure actuelle, nous avons dans le monde 36 à 40 espèces modernes de félins, issus de 8 lignées distinctes.

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Si l’on s’attarde une minute sur la génétique des petits félins, il est intéressant de constater que l’éloignement génétique entre le chat domestique et la lignée du chat léopard ou la lignée des servals est aussi important qu’entre l’homme, les chimpanzés et les gorilles. Autre fait intéressant, les pumas seront plus proches génétiquement des petits félins, chat domestique inclut, que du tigre.

Pour les petits félins sauvages, qui côtoient dans nos régions le chat domestique, la concurrence est féroce pour la survie de leur espèce. Une des raisons majeures de la disparition du chat sauvage européen – aussi appelé chat forestier ou chat sylvestre – est l’hybridation naturelle avec les chats domestiques retournés, pour certains, à l’état sauvage en raison notamment de leur non-stérilisation. Si l’on prend pour exemple une chatte non stérilisée vivant dans une ferme, elle peut avoir une portée de plusieurs chatons tous les ans. Si ces chatons domestiques ne sont eux-mêmes pas stérilisés, ils iront s’accoupler avec les chats sylvestres et créer des hybrides.

Dans les pays anglo-saxons, le suivi vétérinaire des chats domestiques est beaucoup plus important quand dans les pays latins, en raison d’une plus grande sensibilisation aux espèces sauvages, à leur disparition, tout comme à la gestion des espèces domestiques.

 


Le Chat sauvage d’Ecosse – un plan pour les sauver tous

En 2013, un programme de conservation du chat sauvage d’Ecosse a été lancé pour une durée de 9 ans afin d’enrayer son déclin. Ce chat sauvage est particulier, car insulaire, il est considéré en danger critique d’extinction avec une population fragmentée estimée entre 100 et 300 individus.

Protéger cette population et favoriser la reproduction de ces chats « est une obligation légale et morale » soulignait Paul Wheelhouse, alors ministre de l’Environnement britannique, lors de la présentation de ce nouveau plan de conservation.

Ce plan vise entre autres à mieux connaître ce chat sauvage en estimant le nombre et la distribution de sa population, afin de concentrer les efforts sur les zones abritant les groupes de chats sauvages les plus viables.

Plusieurs organisations sont mobilisées et collaborent pour le sauver. La Scottish Wildcat Action coordonne ainsi les efforts de 20 groupes. Plusieurs zones prioritaires ont donc été identifiées pour réduire les menaces qui pèsent sur l’espèce dans ces régions : chats hybrides, prédateurs, mauvaise gestion du territoire…

De nombreuses organisations agissent pour sauver ce chat sauvage dont :

  • le parc national de Cairngorms avec des pièges photographiques pour observer les chats dans leur environnement, qui côtoient chats errants et hybrides. Ainsi, les gardiens du parc agissent sur les populations en stérilisant les chats errants et en sensibilisant les propriétaires à stériliser et vacciner leurs chats domestiques ;
  • Les parcs zoologiques de Kingussie, de Port-Lympne et de Chester avec la gestion du programme de reproduction, en vue de potentielles réintroductions et le financement de pièges photographiques et d’autres matériels pour les études de terrain permettant d’identifier les zones de prédilection du chat sauvage ;
  • la Mammal Society, organisation encourage la recherche pour en apprendre davantage sur l’écologie, la distribution et contribuer à la conservation des mammifères, étudie l’écologie et la distribution du chat.

Hybridation et création de nouvelles races – le business de l’ “exotisme”

Avec le succès des chats sur internet, l’envie de posséder des chats sauvages ou semi-sauvages prend son essor en faisant fit de leur nature sauvage et des croisements non-naturels entre espèces. En Europe, rares sont les croisements volontaires entre des chats domestiques et les chats sauvages européens (forestier ou silvestre). Alors pourquoi cette pensée avec le chat léopard, le serval, le chat du désert ou l’ocelot ?

C’est là que l’exotisme des races de chats “domestiques” entre en jeu. Le premier félin sauvage à avoir été hybridé fut le chat léopard du Bengale – un petit félin d’Asie du Sud-Est. Ce félin sauvage n’appartient pas à la même lignée que le chat domestique et la lignée des Felis.

Cependant, cette hybridation, réalisée entre le chat domestique et le chat léopard du Bengale aux Etats-Unis, fut une réussite. Né alors un chat hybride appelé “Bengal” par les éleveurs – chat hybride à la robe tachetée originale – avec d’importants enjeux financiers : alimentation spécifique, clubs…. Après une multiplication des élevages privés aux Etats Unis, l’engouement se répand dans le monde et en Europe et les images de Bengal inondant les médias. Ce fut également le cas avec le Serval, dont le croisement a donné le Savannah. D’autres tentatives ont eu lieu avec des félins d’Amérique du Sud, comme le marguay, l’ocelot, le chat de Geoffroy, mais aucune n’a porté ses fruits en raison de trop grandes différences chromosomiques.

Les problèmes éthiques et environnementaux entourant la création et la prolifération d’espèces hybrides n’est actuellement pas un enjeu mondial important face aux autres priorités en matière de santé animale, de conservation et d’autres problématiques, plus larges, de ce fait la réglementation est très limitée. Les gens peuvent ainsi créer des hybrides qui, une fois à la mode, sont acceptés officiellement par le LOOF (Livre Officiel des Origines Félines) du fait de la pression dans ces milieux, même si il n’y était pas favorable au départ. Ce fut le cas pour le Bengal et ce le sera surement pour le Savannah. Le chat du désert est pour sa part dans le viseur de l’hybridation, des tentatives ont lieu depuis 5 ans en Angleterre.

 

Que ce soit par le biais d’une hybridation naturelle, du fait de sa très large présence à travers les continents, ou par une hybridation voulue pour la création d’une nouvelle race, le chat domestique prend le pas sur les petits félins sauvages. L’être humain ayant contribué à l’expansion du chat domestique, n’était-il pas de notre responsabilité de participer à la conservation des petits félins en stérilisant nos chats et en ne cédant pas à l’exotisme ?